Publié par Passions Electives

Les sinuosités de la gouvernance serbe ont déjà été commentées dans ce carnet, comme étant la marque d’une ambivalence conduisant ses titulaires à un équilibrisme parfois délicat.

Cette inconfortable posture visait à concilier la détermination des élites politiques à parachever le processus d’adhésion à l’Union européenne et la fidélité à l’égard de Moscou, au nom d’une alliance dictée par la longue histoire.

Pour autant, à mesure que la crise migratoire résultant du chaos syrien et du Moyen-Orient en général s’intensifiait, les dirigeants serbes durent intégrer des paramètres nouveaux susceptibles de les conduire à une clarification plus affinée pour signifier par avance leur refus de voir la relation avec Moscou traitée comme préalable à l’adhésion à l’Union européenne.

La conjoncture, pensons-nous, devrait les inciter, sans en rabattre sur leur vocation à intégrer l’Union européenne, à affirmer plus fortement le caractère non négociable de leur alliance avec Moscou. Toute inflexion rhétorique faisant par avance de cette amitié ancienne un élément non discutable de la politique étrangère d’un état souverain, à l’instar d’une récente déclaration du Ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, pourrait conduire la Serbie à clarifier leur position. Il nous semble que dans ce dernier exercice les éléments de langage ciselés du Ministre serbe des Affaires étrangères, Ivica Dacic, ont été inspirés par Moscou.

“ Ne pas forcer à faire un choix entre l'UE et la Russie, la Russie ou l'UE (...) ce type de situation a conduit à une crise profonde en Ukraine” - Sergeï Lavrov

Depuis le déclenchement de la crise ukrainienne et la mise en œuvre de la politique de sanctions à l’égard de l’Union européenne, l’abandon douloureux de South Stream au profit de la Turquie, puis la montée des tensions entre Ankara et Moscou, la situation internationale s’est profondément recomposée, en raison notamment de la tragédie moyen-orientale.

Il est vrai que les développements de la crise syrienne et le renforcement substantiel qui en résulte pour la position de la Russie sur la scène internationale, conjuguée à l’onde de choc migratoire ressentie avec acuité dans les Balkans et en Grèce sur fond d’une impuissance avérée des institutions européennes, ont pu conduire les gouvernants serbes à éclaircir peu ou prou leur position sous l’amicale sollicitation de Moscou. Il est en outre évident que l’Union européenne ne brille plus du même éclat dans l’opinion publique, notamment depuis le déclenchement de la crise migratoire.

La souveraineté contre toute idée de conditionnalité

En affichant cette prééminence d’une alliance avec Moscou dictée par l’histoire et la fidélité à des valeurs communes à l’égard de toute négociation sur les modalités d’adhésion à l’UE, Belgrade indique implicitement que la Serbie entend rester maîtresse de la définition de ses alliances et de sa politique étrangère. C’est une position conforme avec la conception de la diplomatie russe mettant l’accent sur la souveraineté des états. Reste à savoir comment les dirigeants européens confrontés à toutes sortes de dossiers brûlants interpréteront cette mise au point graduelle.

La déclaration conjointe des ministres serbes et russes clôt également le chapitre quant aux spéculations sur le degré de rapprochement de la Serbie avec l’Otan. C’est un point fondamental sur lequel Moscou a pu solliciter de la part de Ivica Dacic une expression publique claire.

“ La question de l'adhésion de la Serbie à l'OTAN n'est pas en train de se poser en Serbie et les citoyens serbes ne le souhaitent pas. La Serbie poursuit une politique de neutralité militaire et demeure membre du Partenariat pour la Paix de l'OTAN” - Ivica Dacic

Il est vrai que la crise ukrainienne aura été sur ce point un test où la loyauté de la Serbie - en dépit de son avancée dans le processus d’adhésion à l’Union européenne - n’a pas été mise en défaut. Mais il demeurait des craintes que la neutralité serbe puisse se laisser courtisée par les tenants d’un partenariat avec l’OTAN. De toute évidence, l’on observe un intérêt de Moscou de disposer grâce à un accord militaire privilégié d’un accès à la région balkanique qui demeure un enjeu géostratégique majeur.

En contrepartie, Belgrade a toujours pu compter sur la question du Kosovo d’un soutien sans faille, attestée par la déclaration de Lavrov dénonçant le “non respect des engagements de Pristina à l’égard des minorités serbes”.

Rappelons également qu’en octobre 2015, l'accord militaire signé entre les deux états, semble consacrer une inflexion décisive qui éloigne la Serbie des structures euro-otaniennes et témoigne de la volonté de Moscou de maintenir l’OTAN à distance de la Serbie bien qu’elle soit membre du Partenariat pour la Paix (PPP) et que son dernier pas vers l'Alliance ait fait couler beaucoup d’encre (1).

Il est à souligner que le Centre humanitaire russo-serbe de Nis, ville du sud de la Serbie, associé à toutes sortes de soupçons et mis en cause par les institutions européennes apparaît comme un point important de la déclaration commune, faisant prévaloir en cohérence avec la position déjà exprimée la primauté d’un accord liant la Russie et la Serbie. A cet égard, ledit centre est devenu un enjeu de communication majeur avec l’afflux des réfugiés.

Que conclure ? Cet épisode marque-t-il une stabilisation de la Serbie dans une alliance stratégique globale ou bien continuera-t- elle à cultiver d’autres options parallèlement ?

Difficile de répondre de manière définitive, tant les gouvernants serbes semblent s’adapter à la situation de manière pragmatique, sans pour autant être porteurs d’une vision stratégique.

Il est vrai à leur décharge qu’il n’est pas aisé de définir une neutralité serbe qui constitue un gage d’équilibre et d’indépendance y compris à l’égard d’un allié aussi conséquent que la Russie. A cet égard, les russes contribuent à maintenir la légitimité des gouvernants serbes ballottés entre leur désir de l'UE et leur dépendance partielle à l’égard de Moscou.

Tout au plus, nous observons que les dirigeants actuels de la Serbie, face à la désorganisation humanitaire et géopolitique qui a puissamment affecté la région balkanique, en sont venus logiquement à privilégier dans un tel contexte d’incertitudes, une alliance ancienne qui aurait le mérite d’évoquer un principe de stabilité.

Restera à en tirer les conséquences !

Gageons que cette affirmation publique de la pérennité d’une alliance pourrait constituer un acte politique qui engagerait les dirigeants serbes bien au-delà de ce moment.

(1) Le 19 février 2016, le président serbe Tomislav Nikolić signe l’accord IPAP (Individual Partnership Action Plans – Plans d’action de partenariat individuel) avec l’OTAN stipulant que la Serbie est obligée d’accorder un droit de libre circulation aux troupes de l’Alliance sur son territoire et leur garantir l’immunité.


Sources : B92 (Agence Beta), Tanjug, RT, ITAR-TASS, Sputnik .

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