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Le blog d'Arta Seiti


Du bon usage de l'incertitude

Publié par Passions Electives sur 2 Juin 2017, 20:17pm

"Philosophe en méditation", Rembrandt,1632

"Philosophe en méditation", Rembrandt,1632

En fait c'est dans son incertitude que réside largement la valeur de la philosophie. Celui qui ne s'y est pas frotté traverse l'existence comme un prisonnier : prisonnier des préjugés du sens commun, des croyances de son pays ou de son temps, de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison »

Telle est la citation liminaire du philosophe Bertrand Russell que nous convoquerons ici dans le but d’étendre le questionnement portant sur les vertus philosophiques de l’incertitude et par extension sur le bon usage qui pourrait être fait de cette notion d’incertitude.

Si la notion d’incertitude s’applique parfaitement à la situation présente, le recours à un tel vocable mérite d’être éclairé autrement que sous le prisme de l’instantané journalistique. Il ne renvoie pas seulement au contexte actuel incertain de la décision. L’incertitude est tout à la fois un enjeu crucial pour la pensée comme pour l’action.

Rarement notion n’aura été plus transversale du point de vue des champs du savoir humain.

Qu’il s’agisse de la stratégie, de la logique, de la physique quantique, de la philosophie, des sciences, de l’épistémologie, des sciences sociales, de l’économie politique, l’incertitude est un enjeu majeur du questionnement humain, de Popper à Bachelard en passant par Keynes, Knight ou Wittgenstein.

A cet égard, la théorie économique a apporté une contribution décisive, à l’instar de F. H. Knight et J.M. Keynes. Leur démarche visait à intégrer au cœur de la théorie économique, le fait que le mouvement historique place constamment les sujets devant des expériences pour lesquelles il n'existe aucun précédent.

« Autrement dit, la nouveauté est au cœur de la notion d'incertitude : c'est la présence du nouveau qui rend la quantification probabiliste inopérante (…) c'est la place accordée aux décisions à caractère unique qui « conduit à une césure entre la démarche keynésienne et l'approche standard ». On touche ici à la nature épistémologique de l’enjeu.

Sous le signe de la nouveauté c’est toute une classe de phénomènes sur lesquels bute encore notre connaissance qui se dessine. Ils échappent à toute tentative visant à établir, un rapport de dépendance logique entre eux et des propositions ou des faits déjà connus.

« Sont nouveaux ces événements pour lesquels il n'existe, à l'intérieur du corps de connaissance constitué, aucune base de comparaison permettant d'évaluer leur plausibilité ».

En mobilisant le concept d’indéterminisme, Popper contribua pourtant à relancer ce questionnement épistémologique, considérant que « ce qui fondamentalement échappe à la programmation rationnelle, c'est la connaissance future ».

« II y a certaines choses nous concernant que nous ne pouvons pas nous-mêmes prédire par des méthodes scientifiques. Plus précisément, nous ne pouvons pas prédire, de manière scientifique, les résultats que nous obtiendrons au cours de la croissance de notre propre connaissance ».

 

Avec Knight et Keynes, l’approche identifie donc le non-probabilisable, le radicalement nouveau, aux progrès futurs, et par là même indéterminés, de la connaissance, en sorte que l’on peut distinguer deux types d’aléas : « un aléa, qu'on peut qualifier de conjoncturel, mesuré par la probabilité et un aléa structurel non-probabilisable ». Dans ce second cas, on parlera alors d’incertitude.

Est-on si éloigné de l’indéterminisme de Bachelard, concept relatif à l’impuissance de l'homme à prévoir ? Car l'esprit humain «ne sait rien sur l'atome qui n'est pris que comme le sujet du verbe rebondir dans la théorie cinétique de gaz (...), ne sait rien sur le temps où s'accomplit le phénomène du choc, comment le phénomène élémentaire serait-il prévisible, alors qu'il n'est pas visible, c'est-à-dire susceptible d'une description précise ?».

Selon lui, ces phénomènes imprévisibles ont un caractère « autonome et indépendant », contrairement aux phénomènes déterministes où chaque cause produit un effet bien précis. Ainsi, la connaissance probable à ce sujet, Bachelard la pose comme « conséquence de l'ambivalence du déterminisme et de l'indéterminisme ». Pour lui, cette notion vaut pour la pensée scientifique contemporaine pour autant qu'elle sache établir une liaison entre les phénomènes déterministes et indéterministes.

Avec Clausewitz, l’incertitude trouve une nouvelle consécration sur un registre qui est celui de la pensée stratégique (et tactique).

Immortalisé par une citation qui postule que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », Clausewitz déplie une pensée qui allie « le hasard au brouillard d'incertitude qui caractérise la guerre » obscurcissant ou dénaturant le plus grand nombre des facteurs sur lesquels s'appuie l'action.

Se noue ici entre hasard et incertitude un lien qui permet de comprendre l'une et l'autre de ces notions, en s'appuyant sur l'éclairage apporté au problème à la fin du XIXe siècle par le mathématicien Henri Poincaré selon lequel, « le hasard se présente sous trois formes : celle d'un phénomène statistiquement fortuit, celle de l'amplification d'une micro-cause, et enfin comme une fonction de notre aveuglement analytique ». Il est possible que Clausewitz –fervent lecteur de traités de mathématiques- qui témoignait d’une appétence reconnue pour les phénomènes de friction et de magnétisme à une époque marquée par l’essor de la théorie des probabilités, ait eu connaissance de ce type de raisonnement.

A l’instar de Poincaré, Clausewitz perçoit le rôle du « hasard dans son rapport à la friction de la guerre réelle. Des causes petites au point d'être imperceptibles sont susceptibles de s'amplifier de manière disproportionnée. L'imprédictibilité de la guerre provoquée par cette deuxième forme de hasard est donc incontournable ».

On y ajoutera une troisième forme de « hasard examinée par Poincaré, et qui figure de façon prééminente dans l'œuvre de Clausewitz. Poincaré déclare que cette espèce de hasard découle de notre incapacité à voir l'univers comme un tout interconnecté : Poincaré fait ainsi le lien entre l'importance capitale des conditions initiales et l'idée que dans le monde réel la précision des informations dont nous disposons sur les causes sera toujours limitée ».

 

Elevé à la dignité de paradigme, l’incertitude ne relève pas seulement d’un état psychologique comparable à l’atermoiement ; il renvoie aux limites d’une rationalité à la fois ouverte sur des développements futurs et limitée dans sa prétention à connaître la totalité du réel. Il en résulte un questionnement qui interroge sur le rôle des interactions et impacte fortement la notion même de décision publique ou privée.

Si la prise en compte de l’incertitude peut s’avérer féconde dans le champ de la rationalité pure, elle peut aussi engendrer des conduites et des techniques de « gouvernement des conduites » pour reprendre la formule de Michel Foucault qui maximise les effets d’incertitude, au risque de mettre les populations en état de souffrance, à l’instar de techniques de management fondées sur la gestion par le stress et l’incertitude. Toute la batterie d’études relatives à la souffrance au travail et aux phénomènes de burn out met en évidence des pathologies reconnues résultant de l’emploi de ces dispositifs de contrôle.

Cette instrumentalisation de l’incertitude participe des modes de gouvernance qu’ils soient privés ou publics qui justifieraient à eux seuls une étude approfondie.

***

La question de l’usage des situations d’incertitude tant par les états que les entreprises privées demeure l’une des questions fondamentales posées quant au rôle du politique. Or, ce que cette multiplication d’incertitudes révèle, ce n’est pas tant seulement la pesanteur des institutions humaines face au surgissement de l’inédit, c’est surtout l’incapacité des acteurs étatiques, privés et financiers à compenser ces aléas par une vision d’ensemble et de long terme.

Au contraire, c’est le court-termisme des organisations publiques et privées qui se trouve mis en évidence comme mode de gouvernance susceptible de contribuer au désarroi des sociétés qui y sont confrontées. Les états dotés de compétences plus restreintes et soumis à la pression des marchés financiers ne semblent plus capables de garder une vue stratégique d’ensemble inscrite dans une perspective de long terme. Pire, ils sont tentés d’exploiter le climat d’incertitude pour obtenir résignation ou consentement des populations, sans pour autant être en mesure de penser au-delà de la simple conjoncture.

Mais ici s’ouvrirait un second débat qui interrogerait au niveau éthique, les différents usages de cette notion d’incertitude.

Il est pourtant un usage vertueux de l’incertitude qui pourrait nous inciter à modérer nos ambitions à édifier des systèmes de pensée prétendant embrasser la totalité du réel au profit d’une rationalité ouverte et consciente de son incomplétude.

La part du non prédictible, du non déterminé a partie liée avec notre condition humaine. La totalité du réel en devenir ne peut être saisie par un simple calcul de probabilité. Le processus de connaissance doit ainsi accueillir à l’incertitude comme un outil fécond.

 

 

Bibliographie :

 

  • Bertrand Russell, Problèmes de philosophie, Editions Payot, 1989, Paris.

 

  • « Anticipations et conventions en situation d'incertitude », André Orléan,

Cahiers d'économie politique, 1987, Volume 13, http://www.persee.fr/doc/cep_0154-8344_1987_num_13_1_1047

  • « Pour une approche cognitive des conventions économiques », André Orléan, Revue économique, Volume 40, 1989, http://www.persee.fr/doc/reco_0035-2764_1989_num_40_2_409140

 

 

 

 

 

  • « Epistémologie de l’incertitude : raisonnement expérimental, raisonnement herméneutique, méthode indiciaire », MSHS Sud-Est, http://mshs.unice.fr/?p=3651

 

  • Lire sur la notion de l'incertitude d'Heisenberg notamment le regard abordé dans un article de "La Vie des idées" sur Georges Devereux : http://www.laviedesidees.fr/Georges-Devereux-un-savant-entre.html

 

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