Le blog d'Arta Seiti

Passions électives

 "L’Obsession identitaire" - Entretien avec Philippe Forget

 L’Obsession identitaire - Politique de soumission ou politique de liberté ? Philippe Forget, Berg International, 2016.

 

 Le dernier ouvrage de Philippe Forget, philosophe, théoricien de la technique et des réseaux, résonne comme un souffle nouveau, qui nous inspire par le cheminement d’une réflexion originale, un éloge de la « liberté », de la « lutte du libre esprit qui conditionne la politique de l’homme libre », selon l’auteur.  En vue d’étayer sa problématique de l’identité, Philippe Forget, établit un lien entre l’identité et « la personnalité », « le génie » et « la créativité ». L’entre-deux, entre le soi et le soi-même, ne constitue pas une narrativité figée. Le lien entre corps et esprit ne pourrait suffire sans l’action. Une identité ne peut pas être objective ; elle mobilise à travers l’esprit créateur et le génie des peuples, « ces poètes », qui vivifient l’identité en faisant appel à une « volonté », fondée sur « une identité qui se parachève historiquement par la médiation de l’indépendance politique ».  A l’instar d’une citation de Nietzche, « le vouloir ne peut rien sur ce qui est derrière lui », Philippe Forget, invite ces « organismes créatifs » que sont les peuples à « relever le défi de leur relance historico-herméneutique ».

 Au fil de la lecture de cet ouvrage, écrit avec verve et un pathos stylisé, nous avons une pensée pour Goethe dont le titre de ce blog est inspiré, en prenant appui sur son roman « Affinités électives », mais aussi pour Weber, comme un appel à la continuité, grâce à son idée de la transmutation sociologique, au sens que l’acteur attribue à l’action, par le biais des idées.

Ceci étant, Philippe Forget convoque Giordano Bruno et Goethe, comme « des penseurs de la modernité » qui « enseignent toujours que nous marchons sur des épaules de géant, et que nous honorons les demiurges du passé en progressant plus loin, plus haut qu’eux. A l’ère moderne, à l’ère du travailleur, il n’y a d’individualité féconde et libre qu’issue d’une démiurgie réfléchie. Le seul dépassement de soi garde vive la trame de la culture ».

A.S. A l’heure de la tyrannie de l’instant et de l’immédiat des informations, nous nous confrontons à une multitude de formulations relatives à l’identité, comme « les questions identitaires », « les conflits identitaires », « l’identité malheureuse » ou « l’identité heureuse ». A cet égard, quelle est votre définition de « l’identité » ?   Pouvez-vous nous étayer le fondement de cette identité et expliciter « la reconnaissance de memêté » que vous évoquez, le rapport entre le soi et Autrui   des peuples. De quelle manière « l’action », « la création », « le génie » qualifient-ils   l’identité ?

Ph. F. La notion d’identité désigne la permanence d’un sujet au travers des changements qu’il subit, des vicissitudes qui l’affectent et des épreuves qui le transforment. L’identité met donc en jeu la continuité de soi comme soi-même, la reconnaissance de soi comme soi-même effectuée par le sujet et par autrui. Il n’y a pas d’identité sans mêmeté de soi.

De prime abord, c’est la caractérisation physique qui donne l’identité. Le sujet et l’autre s’identifient l’un l’autre par leur mutuelle expérience des sens. Néanmoins ce niveau d’identification est trop fragile et restreint pour fonder une identité pérenne. Un accident, un éloignement trop long, et la personne cesse d’être reconnue. Du coup, l’identité exige une autre source : le sens de soi comme soi-même qu’engendre l’exercice du verbe, plus précisément la narration de soi. Par la médiation constante d’une activité narrative, le sujet se configure un monde et une personnalité. En sachant parler du monde, en sachant configurer les événements qu’il génère ou subit, selon une trame de sens, le sujet assure la reconduction de sa mêmeté. Il reste lui-même parce qu’il sait persister à être « celui qui fait l’action dans le récit », suivant l’expression de Ricoeur.

Mais nous ne pouvons-nous en tenir à cette définition narrative de l’identité. En effet, il n’y a pas qu’une seule narrativité humaine. A travers la pluralité des langues, leurs modes de communication, d’expression, et leurs modalités narratives, ce sont des mondes qui émergent, des façons de « faire monde » qui travaillent. La puissance narrative n’est qu’un visage de la puissance productive des individus. Pour définir l’identité, il faut remonter en-deçà de l’exercice narratif ; et là nous trouvons l’action créatrice, le faire de chacun, le travail de l’homme. L’œuvre narrative du sujet s’inscrit dans le procès général du travail humain sur les choses, et des choses sur l’homme. Chaque personne, chaque peuple, naît à soi-même et se poursuit ainsi, depuis sa manière d’être ou plutôt de faire, de produire un monde où séjourner. L’identité du sujet procède ultimement de la force de production qui l’infuse et qui le caractérise. Une intense manière de faire dans le rapport productif aux choses fonde un sujet à durable originalité. La puissance à l’originalité, autrement dit le génie, garantit la continuité historique de soi comme soi-même. Que chez un peuple cette puissance vienne à faillir, et il sera absorbé sous celle d’un autre peuple. En somme, l’identité de la personne émerge de sa manière de faire et de se faire. Je préciserai que cette manière ne peut en rien être objectivée, et faire l’objet d’une normalisation canonique.    

A.S. Vous faites appel dans votre ouvrage à la « liberté » en tant qu’un « mouvement vital ». Comment l’identité   du sujet se forme - t- elle, dans cette quête de liberté au travers des processus de l’acte narratif et des épreuves du passé dans le temps long ?

Ph.F. Le sujet n’acquiert pas une personnalité parce qu’il cherche la liberté ; c’est parce qu’il est une liberté qu’il peut se forger une identité. S’il n’était pas ontologiquement libre, il resterait fixé à une éternelle mais mortelle définition de soi. Or justement l’identité ne consiste pas dans la répétition de soi-même mais dans la recréation de soi comme soi-même. Pour surmonter les vicissitudes du temps, il faut savoir inventer, élaborer et établir de nouvelles formes de soi. Le jeu de la créativité personnelle doit répondre au jeu bouleversant du Monde. C’est pourquoi l’identité est accessoire à la liberté, à la puissance de se faire, de se former pour une mêmeté ascensionnelle.

 Sur le plan narratologique, il est bien plus important de veiller à garder sa puissance narrative que de rester obnubilé par un visage narratif de soi. Aussi la personnalité d’un individu, d’un peuple, ressortit-elle moins au contenu narratif de ses épisodes de vie, qu’à l’opération narrative qui les relie dans leurs positions ou oppositions. Chevaucher le processus narratif de soi comme soi-même implique de pouvoir bondir et rebondir dans l’interprétation de soi. La France de Louis XIV et la France moderne continuent à être la France dans la mesure où il y a un peuple qui s’approprie soi-même au travers du sens, contrarié et rénové, qu’il persiste à se donner.  Faute d’une puissance narrative unitaire, le sujet se verra dilacéré par le jeu chaotique des phénomènes.

A.S. Quelle est l’état de votre réflexion sur ce concept de liberté qui a alimenté tant de questionnements de la philosophie politique ? Pourrait-il exister une liberté autre que négative comme les penseurs du libéralisme politique tendent à la réduire ? Que serait alors une liberté positive ? Une liberté de ne pas dépendre, de s’émanciper de toutes formes de domination ? C'est une piste intéressante me semble - t-il pour examiner le potentiel émancipateur du principe de laïcité.

Ph.F. Ma réflexion n’est que secondairement politique. La politique est en aval de la pensée et ne saurait donc être un critère de jugement sur ce qui la conditionne. Il m’apparaît que le libéralisme originel a veillé à émanciper l’individu des préjugés étouffants de l’Ancien Régime, de ses ordres nécrosés et de sa caste parasitaire. Ce libéralisme invite chacun à croître selon ses talents et l’instruction reçue. Tant qu’il n’est pas englouti sous le calcul et le dispositif du rendement, le libéralisme politique est censé favoriser la force productive de soi, c’est-à-dire le progrès de l’individu dans tous les domaines. Du moment qu’elle ne nuit pas à autrui et à l’élévation collective, la créativité de l’individu doit être protégée de toute autorité tutélaire. N’existe qu’un seul auteur de soi-même : soi. Néanmoins, je nuancerai mon propos car il y a des dominations bénéfiques, celles qui accompagnent et cultivent la croissance d’autrui, et à condition qu’elles aient fait leur preuve : ainsi d’un bon professeur, d’un artiste qui forme ses élèves, d’un homme d’action qui prend soin de ses partisans. L’enjeu est toujours de travailler à l’excellence d’une forme humaine, à viser la plus haute forme de soi, qu’elle soit celle d’un individu ou d’un peuple. Parallèlement, il faut bien entendu combattre tous les pouvoirs qui abaissent, blessent et mutilent l’individualité humaine. L’émancipation humaine, mal comprise et sans vertu, peut conduire au nihilisme et à la défiguration de soi. Elle requiert donc la discipline de la raison.

Dès lors, vous avez bien raison de faire appel à la laïcité en vue d’émanciper l’œuvre humaine. En effet, la laïcité, loin d’être cette seule norme juridique de liberté de croire ou de ne pas croire, ainsi que de neutralité de l’Etat vis-à-vis des religions, vise d’abord à assurer la liberté de conscience du citoyen et donc à confiner tout pouvoir religieux dans la sphère privée. La laïcité entreprend de neutraliser toute influence religieuse dans la sphère publique. Ce faisant, les individus échappent à la domination dogmatique des classes sacerdotales et peuvent dès ce moment cultiver la force productive qu’entreprendront leur main et leur esprit formés à la rectitude de la raison, à l’audace de l’imagination et à la sensibilité du cœur. Au fond, l’ultime motif du principe républicain de laïcité réside dans l’injonction prométhéenne de libérer la force ouvrière du peuple.

A.S. Comment émerge une identité ? Vous soulignez que « l’identité populaire suppose la tradition d’une culture ; toutefois, cette tradition consiste moins dans la réception passive de formes héritées (...) que dans le trajet créateur ».  A cet égard, permettez-moi de citer l’anthropologue, Maurice Godelier. Il affirme que l’on ne peut   séparer « le réel » du « symbolique ». Les rites, les lieux sacrés, la pensée, les comportements de la société, les gestes, la langue, mobilisent les composantes en cours de ce que vous appelez « l’identité humaine ». C’est cette faculté à produire des peuples. Pouvez-vous nous expliciter cette approche ?  De quelle manière peut-on traiter politiquement de l’identité ?

Ph.F. L’identité d’un peuple naît de la puissance créatrice par laquelle il accouche d’un site où habiter, à perpétuer et à transformer. Un peuple n’apparaît pas alors comme une forme fixe et éternelle, mais comme un trajet historique qui traverse les temps à la mesure de renaissances et métamorphoses issues de sa force native. Dans ce trajet s’exprime son génie, c’est-à-dire le souffle fabricateur grâce auquel il entreprend une forme originale de soi. Les peuples se différencient les uns des autres selon l’intensité de leur génie. Mais le génie le plus haut ne s’enferme pas dans le vernaculaire, dans le provincialisme. C’est tout son paradoxe : plus le génie s’élève, plus il creuse l’humanité de l’homme et plus il atteint à la reconnaissance universelle. Les chefs-d’œuvre universels de l’art le démontrent. C’est par la médiation de son excellence créatrice qu’un peuple résonne universellement et attire les autres.  Sans cette sève productive qui continue à s’exercer, rites, langues, mœurs subsisteront mais comme pures conventions sociales, comme les habitudes d’une vie passive. Ainsi des peuples pensent toujours exister, alors qu’ils sont devenus des sociétés sans volonté, ni projet ni sensibilité, régies par la pure nécessité domestique.

La personnalité d’un peuple ne se décrète pas et ne peut faire l’objet d’une politique. On ne peut pas vouloir la volonté, c’est la volonté qui vous veut ou non. Et les peuples manifestement s’épuisent sans disposer à l’avance de méthode pour renaître dans leur manière propre. Tout au plus, un pouvoir probe peut-il organiser une politique de la main et de l’esprit qui favorise et stimule la créativité générale dans tous les domaines, cependant qu’elle abat toutes les forces de contrainte et de contrition parasitaires. Mais je le répète, encore faut-il que la population concernée ne se complaise pas dans la passivité, la distraction infantile, le narcissisme communautaire et l’irresponsabilité historique.    

A.S. Vous invoquez « une politique de liberté » en face « d’une identité qui se politise et s’empare des esprits ». Comment cette politique de liberté s’articule avec la souveraineté des peuples, le « Nous des peuples », pour reprendre votre terme ?

Ph.F. Il est en effet tout à fait surprenant que le terme de « l’identité » ait envahi le discours politique et social.  A mon sens, l’incantation identitaire traduit le seul sentiment général de perte de soi comme soi-même, d’impuissance collective à engendrer une nouvelle forme de soi souveraine face aux flots du mondialisme économique, technique et démographique. Or, la souveraineté du peuple passe par l’affirmation d’un Nous commun, d’un « Nous, le peuple… ». Mais l’affirmation d’une nostrité politique requiert une grande force morale, une confiance fondatrice en ses propres énergies créatrices. Et ce n’est pas en subissant une culture de la culpabilité sciemment entretenue, ni l’angoisse administrée de la terreur qu’un peuple saura reprendre forme. Une force politique d’indépendance devrait donc combattre tous les archaïsmes, quasi religieux, de la faute et de la terreur par lesquels le pouvoir ploutocratique et technocratique domestique des masses plaintives. Nous sommes revenus en quelque sorte dans le climat spirituel et politique de l’Ancien Régime, tout de péché, d’expiation et d’obéissance. Notre société n’est-elle pas dilacérée médiatiquement par de multiples communautés du ressentiment, stériles de tout futur mobilisateur. Il faut donc se ressourcer à la fraîcheur vigoureuse de la parole révolutionnaire de Saint-Juste : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Ce bonheur, fait de verticalité humaine, ne porte évidemment en rien une quelconque sensiblerie. Il nous appelle à l’héroïsme des savoirs et des œuvres, à l’effort créateur du dépassement. La civilisation européenne se décompose en une reptation échevelée de ses populations. Pourtant une seule identité lui vaut : le dynamisme des forces et des formes. A cette nostalgie d’un futur solaire, doit répondre une politique, ni de l’ordre borné ni de l’hystérie aboyeuse, mais une politique de la mobilisation des talents et caractères aventuriers. Aujourd’hui, tout bon européen cherche un peuple éclaireur, un peuple pionnier.   

A.S. En guise de conclusion, pour nos lecteurs intéressés par l’Europe du Sud-est, quelle lecture faites-vous du passé intemporel, de ce que vous appelez « le fétichisme du passé ». Pensez-vous que cette région soit encore en mesure d’entreprendre, d’affirmer, de créer et conduire, à l’instar de votre approche, « cette politique de liberté » ?

Ph.F. Les idéologues et les politiques qui s’imaginent restaurer le passé ne font que le transformer en fétiche morbide. En tant que passé, le passé est déjà arrivé et fini, il est un présent dépassé par le flux du devenir. On ne peut donc vouloir le passé, mais on peut vivifier ses vestiges et signes à la mesure de ce qu’on œuvre pour le futur. Il n’y a donc de passé vif que repris et sélectionné par un projet. Poursuivre un projet historique signifie hiérarchiser le patrimoine du passé. Les vestiges du passé deviennent un patrimoine dès lors qu’ils sont animés, interprétés et évalués par la puissance futuriste d’un peuple. L’héritage ne prend sens que depuis une tension productive. Un peuple s’abreuve activement à son passé quand il y reprend une trame de sens qu’il s’attache à comprendre et qu’il entend poursuivre et parfaire selon l’ambition d’un monde qu’il porte. Par exemple, on doit choisir entre Bossuet et Descartes, entre Quesnay et Rousseau, entre Tocqueville et Michelet. Le choix ne signifie pas l’exclusion de ceux qui sont contraires à la trame du sens, mais loin de là, de savoir s’y confronter. Il n’y a pas de mauvaise lecture, n’en déplaise aux censeurs de l’ordre ou du ressentiment. La reprise consciente du passé oblige également à la cohérence du discours préparateur de l’avenir. Qui se prétend républicain tandis qu’il vitupère la Révolution ou qui se prétend patriote pendant qu’il flatte l’ordre d’un dieu étranger ou d’un pontife hétéronome, celui-ci est un trompeur qui abuse ses auditeurs. Sous peine de confusion collective et de dislocation du sujet politique, un peuple ne peut s’affilier à des figures contradictoires, comme par exemple, le fait le pouvoir russe en sanctifiant d’une part les derniers Romanov, et en célébrant d’autre part l’Armée rouge.  Tôt ou tard, lors d’une épreuve décisive, cette incohérence herméneutique dans une lecture trop rusée de soi se paiera par la rupture interne du sujet russe. La Chine et les Etats-Unis veillent au contraire à préserver l’unité de leur direction de sens.

Une région ne forme pas à mes yeux un sujet politique, les peuples qui l’habitent, si.  Aux peuples de l’Europe du sud-est, et à condition qu’ils ne soient pas déjà devenus de simples zones économiques au vernis identitaire, il appartient de reprendre leur génie culturel et de développer leurs forces techniques et scientifiques. Cela les oblige à s’affranchir de toute assignation religieuse aux fins de laisser fleurir la liberté créatrice des individus, ainsi qu’à s’interdire toute imitation servile de la puissance mondialiste et à s’épurer de ses réseaux.  Plutôt que de se laisser aller à un nationalisme identitaire aveugle, ces peuples devraient envisager de se fédérer autour d’un projet de croissance partagée, et travailler à unir intelligemment leurs forces productives. Une politique de liberté est toujours une politique de dépassement, le sujet visant à une expansion généreuse de soi-même. L’antique république romaine sut suivre la flèche lumineuse d’Apollon. Dans l’Europe asphyxiée, qui la voit et la poursuit ?

A.S. Merci encore à Philippe Forget d’avoir accepté cet entretien et pour la qualité de sa contribution.

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