Publié par Passions Electives

Ch.Soutine,"Bœuf et tête de veau" - source:Wikimedia Commons
Ch.Soutine,"Bœuf et tête de veau" - source:Wikimedia Commons

RECENSION - Le roman « Chloroforme » de Klara Buda

Longtemps, je me suis promenée. Une longue errance pour trouver le roman, déjà épuisé dans les librairies de Tirana. Une errance passée pour faire renaitre les nuits interdites où l’on se recroquevillait comme s’il n’était de vie possible que le jour. Et ce va et vient, le long des rues de la capitale, converge avec un désir de retour au passé que j’aime ressentir, lire sous la plume d’une contemporaine. J’ai lu le roman de Klara Buda avidement. Et j’ai éprouvé la nécessité irrépressible d’écrire, d’exprimer mes sensations, les traces de lecture, l’image que j’ai forgée avec le narrateur quant à ses personnages, la dictature, l’absurde enfermement humain, l’intrigue ébouriffante, tissée de main de maître, le style fluide et métaphorique et l’esthétique du récit.

Esthétique comme un concept dédié au beau : la sensation que le récit te procure, la description d’Alma Fishta, personnage principal du roman et de Qani, le chef de la morgue, l’un de mes plus chers, jusqu’aux techniques que l’auteur introduit dans le corps du roman. Chaque personnage a sa beauté acoustique : la sonorité d’un prénom, d’une citation, un cri, un mouvement, l’écho d’un monde au-delà du récit, mêlé aux vapeurs du chloroforme, les aboiements des chiens, les vociférations des haut-parleurs, les refrains éculés du communisme, le chant enflammé des rroms…. Mais au delà du panorama littéraire, l’auteur offre par le biais d’un monologue intérieur des personnages, un exercice à la manière de Joyce. Je ressens Klara Buda, par cette superbe fiction, en empathie avec ses personnages. Sa perception est rendue vraisemblable tant par l’imaginaire du verbe que par l’enchaînement des événements qui vont accompagner le groupe d’étudiants se trouvant au cœur du récit.

Et c’est de nouveau, l’acte de l’écrivain, la manipulation des techniques d’un style subtil et soutenu jusqu’aux plus infimes détails, qui m’ont marqués : l’enchevêtrement du temps romanesque et de l’image, l’idéologie inséparable de la métaphore !

Lorsque Marenglen QANI QENI - le Chien -, dit Qaniu, commence à dialoguer avec les défunts de la morgue tout en embellissant leur figure, l’auteur atteint, dans cette partie, l’acmé d’une fantaisie stylisée. Un style au dessus du style, qui transcende les conventions.

Le choix authentique d’un portrait de celui qui orne les sourcils des héros de la morgue.

« Arrête, mon bénit, tu as épuisé Qano ! ».

Bien que les infirmières lui parlent, il n’a pas de langue pour elles.

« Il n’entend rien. Les vivants ne l’intéressent plus ».

Marenglen (un assemblage métaphorique de Marks, Engels, Lénine) est le « prince de la morgue ». Produit difforme de l’époque communiste, de sa laideur affleure une acuité « qui t’atteint l’âme ». Il puise aussi dans la douleur qu’il porte en lui, un héroïsme qui fait de lui un anti – « nouvel homme ». Stoïque, il résiste au temps, vit dans le monde des cadavres, les éclairent par une lumière rose : c’est la couleur de la vitre, l’unique lucarne dans la salle triangulaire de la morgue. Mais encore, Qaniu est le bien-aimé des vivants. Il est le maître de la couture de l’hymen, fidèle au secret de virginité, d’où provient l’adage « Tu as du passer la nuit avec Qano ! ». Rejeté par la société, il cohabite avec les pseudonymes, les membres éparpillés des cadavres :

« Bienvenue au paradis ! Riquiquis, petits nez pointus,

Les plus gracieux que Shkodra n’ait jamais connu,

Variété de la région de Mat !

Nez à la Gjergj Kastriot,

Variété encore de la région de Berat

Menton fendu de l’Ardenica.

Des yeux d’aigles de Vlora ».

Ainsi, comme Qani construit « des puzzles » de corps morcelés, l’auteur met au cœur de l’intrigue des leitmotivs lancinants.

« La Patrie, telle une fleur du printemps, fleurit chaque jour toujours plus joliment ! »

Les alertes aériennes, les réveils, les concerts collectifs contraints, marquent la cadence de la routine quotidienne de Tirana. Et les chants de s’emparer des espaces comme le chloroforme dérobe l’âme et anesthésie la chair frêle d’Alma Fishta, les courbes à peine arrondies de son ventre, qu’un médecin de garde – pourvu « d’une logique de sphincters », va merveilleusement abraser.

Fusion apparente du récit et des figures métaphoriques, incongruité et bestialité, vacarmes, nous acheminent vers l’ultime épisode.

Quand Alma Fishta quitte à l’aube la clinique, le jour abroge symboliquement la nuit, de même que la lumière supplante l’ombre, la liberté succède au despotisme. J’ai tressailli en même temps qu’Alma et Klara, au rythme du bruissement du balai, des nettoyeuses des rues en cette nuit fatidique. C’était une nuit où l’on assassinait les chiens et les fœtus ou bien les fœtus comme les chiens. Et les femmes rroms sont les seules à oser élever la voix contre l’exécution de ces chiens. Les pleurs d’un chien blessé - un épisode parallèle au « meurtre » qui se déroule derrière les volets clos d’une chambre d’hôpital - brisent la surdité de la nuit interdite.

Et alors qu’une vie s’éteignait, un feu s’allumait, un chant rrom retentissait : « Eh toi Duko Ko Bunari… » et puis : « Mon sein est vide/ Mes yeux sont aveuglés/ Mon âme s’embrase/ Je désire un enfant ». A la recherche d’une liberté allégorique, l’auteur met en scène en regard d’Alma Fishta, la femme rrom, cette figure nomade, bohème, incarnant la souveraineté d’un amour dénué de tabous. Bela, cette rrom, qui n’appartient à personne, symbolise dans le roman l’explosion féminine. De sa bouche jaillit l’appel de l’âme d’Alma, son vœu d’enfanter. La liberté, placée au dessus de tout, s’illustre dans la bouche de Bela, par les propos de son mari : « il dit préférer son premier enfant, qui ne vient pourtant pas de leur union, mais du hasard ».

Cette apogée de la maternité prend tout son sens dans les mots de Bela qui conjurent cet avortement forcé. Alma n’est plus dans la salle de la morgue avec Qani et sans doute peut-elle désormais se passer de son maître pour continuer à vivre.Il est à souligner que la langue utilisée, par Klara Buda, d’une remarquable pureté, va chercher dans les profondeurs, les nuances de l’albanais.

Enfin, une maternité sanguinolente mais victorieuse célèbre l’hymne à l’affranchissement, à la délivrance d’une si féroce époque. Les épisodes de la vie, de la mort « des pauvres bêtes », le retentissement des chants sonnent comme un prélude de la vie, qui reprend le dessus.

Et c’est ainsi que l’auteur se transcende !

*Une version en langue albanaise, publiée dans le quotidien albanais "Shqip" avec l'aimable autorisation de Klara Buda

http://klarabudapost.com/nata-2/#.U5rBILFkySo

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