Passions électives

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Le blog d'Arta Seiti


Pristina et Belgrade, capitales des deux Allemagnes ?

Publié par Passions Electives sur 24 Janvier 2013, 14:56pm

Mais d’où vient cette mode qui assigne au laborieux dialogue entre Pristina et Belgrade un destin comparable à celui qui devait aboutir au traité de paix normalisant les rapports entre RFA et RDA ?Mais oui vous avez bien lu RFA et RDA, rien que l’invocation de ces acronymes désuets nous renvoie au siècle dernier, au fascinant climat des romans de John Le Carré où l’on échangeait dans la brume matinale des espions des deux blocs qui se croisaient sur check point Charly.

Vivrions-nous encore sans nous en être rendus compte sous les auspices du Traité de Yalta ?

Vladimir Poutine aurait-il restauré l’Union soviétique, sans que nous nous en soyons aperçus ?

Le Président Obama fraîchement réélu s’apprêterait-il à envahir Cuba ou aurait-il - à notre insu - engagé ses forces pour soutenir le Sud Vietnam ?

Sommes-nous de nouveau plongés dans les délices ténébreuses de la guerre froide ou bien accédons nous aux espérances de la détente ?

A écouter Blerim Shala, coordonnateur du dialogue avec la Serbie pour le Kosovo, les pourparlers qui se déroulent entre les deux Premiers Ministres - dans un contexte d’ailleurs fortement agité- devraient aboutir à un destin semblable à celui « des deux Allemagnes ».

Côté serbe, les analystes indiquent par ricochet que ce « modèle », en dépit d’une certaine séduction exercée par cette référence historique ne s’appliquerait pas pour la Serbie. Les allemands –qui pourtant ont réalisé leur réunification- souhaiteraient que ce modèle s’appliquât de sorte que Belgrade n’ait pas à reconnaître le Kosovo et que Pristina puisse devenir un membre à part entière des institutions internationales.

Des experts dissertent sur le bien fondé de ce « copié collé », au risque de susciter l’ire des historiens pour qui ce plaquage pourrait apparaître comme un mépris total à l’égard de leur vénérable discipline. La démarche de l’historien n’est-elle pas fondée en effet sur quelques règles méthodologiques parmi lesquelles figure l’interdit d’extraire de son contexte un élément de l’histoire du XXème siècle, ne fusse que pour théoriser une sortie de crise complexe, concernant la réalité balkanique contemporaine ?

En effet, convenons qu’historiquement, intellectuellement et même juridiquement cet emprunt manque de sérieux !

Que vient faire en effet cette référence claironnée à un Accord basique datant de 1972 entre les deux Allemagnes ? Un moyen de penser la normalisation sans la reconnaissance mutuelle de l’indépendance, nous répond-on.

Ce Traité fondamental, ou Grundvertrag, fût signé à Berlin le 21 décembre 1972, après une difficile année de négociations. Il s'agissait d'une étape de plus dans la réalisation de l'Ostpolitik, la politique d'ouverture à l'Est du chancelier de la RFA, Willy Brandt qui devait beaucoup à la pensée du Général de Gaulle.

La nomination d'Erich Honecker à la tête du Parti socialiste unifié, en RDA, permit de franchir cette nouvelle étape de collaboration entre les deux Allemagnes qui ne contesteront plus leur existence respective et leurs frontières. Le Traité fondamental négocié par les deux Allemagnes comprend 10 courts articles. Les éléments de la normalisation sont : le développement de « relations normales de bon voisinage sur la base de l'égalité des droits », l'inviolabilité des frontières communes et le respect de l'intégrité territoriale, la renonciation réciproque à représenter l'autre État sur le plan international et, enfin, un échange de représentation permanente. La normalisation des relations entre les deux Allemagnes permettra aux deux États d'être admis conjointement à l'Organisation des Nations unies (ONU), le 18 septembre 1973.

En vérité, tout ceci n’est guère convaincant, même si les intentions sont généreuses et l’approche s’avère marquée par une certaine forme d’habileté.

Pour autant, Machiavel ne peut pas ignorer Hérodote ! D’abord, ni l’une ni l’autre des deux Allemagnes n’avaient recouvré leur pleine souveraineté, laquelle ne fût consacrée que par la réunification.

Ensuite, nous ne vivons plus à l’heure d’un monde bipolaire certes anxiogène, mais confortablement régulé par la confrontation Est/ouest, autour de l’idée maîtresse qu’il fallait savoir jusqu’où ne pas aller trop loin. Certes ce monde « multipolaire » qu’il faut penser à nouveaux frais apparaît à bien des égards instable et périlleux.

On peut comprendre que cette complexité inquiète et déstabilise jusqu’aux esprits les plus brillants, d’où la tentation d’invoquer comme un totem la référence à une séquence historique recyclée en une vision fonctionnelle et schématisée de l’histoire, totalement déconnectée des enjeux de l’époque.

Au surplus, qu’il soit permis d’observer qu’en dépit de l’existence d’une minorité serbe dans le Kosovo qui -comme on le sait- fait l’objet de propositions émanant des autorités de Belgrade, la Serbie et le Kosovo constituent deux ensembles distincts d’un point de vue linguistique, culturel, religieux et ethnique. Le recours à cette analogie avec les relations entre les deux Allemagnes en apparaît d’autant plus insolite.

Chacun sait que l’année 2013 est marquée par l’anniversaire du Traité de l’Elysée qui ouvrit une nouvelle page des relations entre la France et la RFA de l’époque, ce qui n’empêcha pas le Général de Gaulle d’avoir une politique à l’Est, ni de prophétiser et de vouloir la réunification de l’Allemagne.

Mais gardons-nous des contresens historiques ou d’un certain germanocentrisme aussi généreux soit-il ! Face à la réalité complexe des Balkans, il faut avoir le souci du temps long cher à Fernand Braudel, mais il nous appartiendra d’aborder les enjeux d’aujourd’hui en tentant d’imaginer une sortie de crise à l’aune des questions du monde tel qu’il est advenu, après la désintégration du bloc soviétique.

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