Passions électives

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Le blog d'Arta Seiti


Une certaine  idée de l'Europe du Sud-est

Publié par Passions Electives sur 24 Octobre 2016, 19:54pm

  Jackson POLLOCK (https://perezartsplastiques.files.wordpress.com/2015/03/number-5.jpg)

Jackson POLLOCK (https://perezartsplastiques.files.wordpress.com/2015/03/number-5.jpg)

Des  liens qui tissent l’espace hybride

 Conscience, pensée, langage, imagination et  symbole : des  invariants  de  nos  sociétés qui se donnent à voir sous différents angles de vue et se construisent spatialement  et  symboliquement. Notre problématique  a  pour  ambition  d’entendre comment les  rapports  sociaux  s'instaurent dans  les  esprits  par  le  biais des représentations  sociales de ces  invariants.

L’étude de la balkanologie nous  apprend que  le poids  du passé  revient  en force par le  biais des  événements-phare  tantôt  comme une  affirmation ethnique tantôt comme une expression symbolique qui perdure.

Convenons que  l’intention événementielle tend à édifier à travers la convocation des images nationales, emblématiques des passés historiques, - étant  donné les logiques diverses des états   précaires balkaniques, - un  tout  unifié  national (à défaut politique). De la même manière,  ce  processus se concrétise par un « système éducatif centralisé » (Ernest Gellner), par l’unification de l’ensemble des savoirs (haute culture) et par une stratification des couches sociales. Les années '70 servent  d’exemple afin d’expliquer  cette fusion culturelle par  le  biais  des  institutions  de l’enseignement  supérieur,  se  déroulant  en pleine mutation culturelle et  historique  entre  l’Albanie et  le  Kosovo.

A  cet  égard, nous souhaiterions à travers  ces  lignes  repenser l’espace de l’Europe  du Sud-est à l’aune  de l’anthropologie.

“Le  lieu du politique”

L’anthropologue  Marc Abélès convoque le  terme du lieu  du politique. Ce qui est essentiel pour  notre approche, c’est de  différencier les dimensions idéologiques présentes dans le passé communiste de la dictature, en Albanie, par  exemple, et,  une  autre  forme  d’ordre  politique. L’exemple  des  années  ‘60 des républiques  ex-yougoslaves sous  Tito est révélatrice à cet  égard. Les mutations décisives qui ont affecté au cours des années '60 la République fédérale socialiste de Yougoslavie (RFSY), ont favorisé l’émergence d’une nouvelle configuration politique et sociale, au regard de la décentralisation du système yougoslave.

En 1967, sont annoncées plusieurs réformes dans la constitution de la république. De nouveaux amendements et un usage différent de compétences dévolues aux fédérations, aux républiques et aux régions, se mettent en place. Par ailleurs, parmi les amendements approuvés, le 18 avril 1967, il convient d’évoquer le contenu de l’amendement I, lequel renforce le rôle du Conseil des nations dans l’assemblée fédérative, et, l’amendement III, limitant le droit de la fédération à financer et investir dans les républiques.

Les réformes traduisent, en effet, une modification du statut des régions, qui va dans le sens d’une transformation de celles-ci « en régions autonomes ». Cependant, le monopole du parti-état conserve les fonctions de la fédération : il est sujet à controverses, étant donné le désaccord entre l’évolution des réformes et les différents échelons économiques des républiques.

Par ailleurs, la Constitution yougoslave de 1974 appliquera, des changements de caractère institutionnel pour le Kosovo, modifiant de cette manière, la donne de la configuration des républiques : le Kosovo devient une province autonome.

L’imbrication du politique et du symbolique

“Comment  alors  distinguer le  réel du symbolique ou l’imaginaire du symbolique ?  Le symbolique, peut-il nous aider à  distinguer  le  réel de l’imaginaire ? “ - ce sont les  questions que  l’anthropologue Maurice Godelier pose en  évoquant  l'imaginé, l’imaginaire et le symbolique, des notions qui  nous  concernent évidemment,  afin d’étayer l’approche  anthropologique.

 Dans  un premier  temps, il  est  souvent  question d’imaginaire dans  l’Europe du  Sud-est. Un imaginaire  qui devient  l’arène d’une  représentation historique à  chaque fois qu’on célèbre une date historique. Ainsi, la commémoration de plusieurs événements historiques porte-t-elle à son paroxysme le sentiment national  notamment les  conflits de nationalité qui portent  sur les  questions  identitaires. Ajoutons que l’architecture institutionnelle  des états  de l’ex-Yougoslavie inclut, outre la  lourdeur administrative, la  question de la dualité  entre l’identité et  l’altérité  dans la  mesure  où cette  dernière, souvent déniée,  se met  au  service  de l’exacerbation identitaire.

Au demeurant, l’imaginaire en se déployant  comme une expression intemporelle qui puise  à la source symbolique des passés balkaniques constitue, un paramètre qui  soutient les  représentations  collectives.

Dans  un  second temps, observons de près,  à la  lumière  de M. Godelier, l'enchevêtrement  entre la pensée mythico-religieuse et  le  réel. Autrement dit, comment  situer  les  mythes  à travers l’imagination, lesquels  deviennent sujets à des  représentations collectives permettant, ainsi, de légitimer  un  pouvoir  ethnique ?

L’exemple  de la bataille de Kosovo, en 1389,  est  un événement non dépourvu d’un  sens  religieux “justifiant et sacralisant une histoire sublimée en destin et par là assurant l'avenir”. La  légende raconte  qu‘un messager divin se présente devant le prince serbe Lazar, à la veille de la bataille  contre l’envahisseur  ottoman. “Dieu lui mettait le marché en main : soit Lazar choisissait le Royaume terrestre et il gagnait la bataille ; soit il choisissait le Royaume céleste, auquel cas, il devait faire communier son armée et s'engager dans un combat qu'il allait perdre. Entre un royaume immanent provisoire et le Royaume éternel, le choix de Lazar fut vite fait. Et c'est ainsi qu'il périt, avec toute l'armée serbe, et que le Kosovo consacra une défaite. Pour autant s’il l’on considère la réalité historique, le résultat de cette bataille ne semble pas aussi net. Il apparaît plutôt comme une sorte de match nul, et, en tout état de cause, il ne fut pas stratégiquement décisif, puisqu'il fallut encore près d'un siècle aux Turcs pour conquérir l'ensemble de la région”.

Dans le cas cité  ci-dessus , le mythe   traduit par le  biais  d’un événement,  le  parcours  historique  des  serbes  sous l’empire  ottoman. L’envahissement ottoman “devient ainsi, doublement, le fait d'un choix : choix d'un destin, de la part de Lazar ; et aussi, de la part de Dieu, choix du peuple serbe pour témoigner du Royaume céleste”.

En partant de la  proposition de M. Godelier nous invitant à considérer   le  symbolique comme une instance permettant de  distinguer  le  réel de l’imaginaire, peut-on envisager la  légende en l'occurrence le mythe et son sens religieux structurant  dans  notre  étude  de cas, une représentation d’identité collective ? Omniprésente, cette idée tend à  expliquer l’anthropologie  du  contemporain à travers une  voie (voix)  qui  vient  de loin…

 

La “Yougosphère“ et l’Albanosphère : une  représentation harmonieuse  des  espaces  hybrides ?

 Si l’on observe une  telle force du symbolique, le fait de nommer un espace, un pouvoir, ses  représentations avec  toutes  ses  pratiques  à la fois politiques et religieuses, et sa  forte expressivité  ethnique, dans le  sud-est européen,  un tel exercice  devient complexe et peut se confronter à un  interdit (le  cas du  nord  du Kosovo). 

En  pleine  mutation  géopolitique  de  rapports  de force  internationaux sur fond de globalisation, un retour au semblable (repli antérieur national) est inévitable d’où les références à la “Yougosphère” et, qu’on se le dise, à  l’Albanosphère.

Face à la crise  structurelle  des institutions  européennes, ces  états deviennent  objets  et  sujets  de crise. Outre le manque  de projet de politique intérieure, l’Occident leur propose l’horizon du “ global-politique”, constitué de normes, qui les condamnent à une  “politique de survie”, sur  fond  de marasme  économique  et de chômage de masse.

Dès lors, le marqueur de la langue, fondement de l’idée d’union  nationale, prend  corps : le  symbolique resurgit à travers  les  mythes  et  le religieux. Si les raisonnements  et lectures sont  distincts, ces facteurs sont  lus  comme  des vérités  historiques. A  ce  stade, le  seuil  entre  “le  réel”  et “le  mythe” s’estompe.

L'Albanosphère pourrait ainsi se constituer comme l'altérité non conflictuelle  de la "Yougosphère. Elle pourrait  être un  levier afin de structurer des  échanges culturels, économiques et sociaux dans cette  sphère tout  en  veillant  à ce  qu'elle ne soit  pas instrumentalisée  par  un  nationalisme  exacerbé.

Toute la question à résoudre sous une forme inédite vise à trouver un point d'équilibre entre les particularismes et la nécessaire coopération des nations autour d'un intérêt régional partagé.

Si l'on se situait dans un horizon de prospective, il faudrait imaginer non seulement une recomposition profonde des institutions européennes, mais également l'apparition de structures régionales d'un type nouveau.

Au-delà  des  acceptions géographiques,  prévaloir le parcours  culturel et  historique

“D’après Mazower, au début du XIXe siècle, le terme de Balkans ne désigne pas une région géographique précise. On appelait Balkan alors l’Aimos antique, la chaîne montagneuse qu’on traversait pour se rendre d’Europe centrale à Constantinople. Vers la fin du siècle, certains géographes ont donné au terme un sens plus étendu, désignant ainsi la péninsule balkanique dans sa totalité. Dans son livre Balkans, il affirme qu’avant les années 1880 il n’y avait que peu de références à des peuples « balkaniques ».

Sur un  registre  stratégique, il n’en demeure pas moins que ces  petits  états,  pourraient concevoir des alternatives  communes de coopération entre eux (économie, culture et  société), tout en acceptant de collaborer avec des  acteurs européens et au-delà à l’instar de la  Chine, la  Turquie, la Russie et en se projetant dans un espace plus vaste à l’instar de la Méditerranée"

***

Pour  conclure, la dimension d’une protection intrinsèque de l’Europe  du Sud-est se donne à voir, désormais comme un  espace  anthropologique  où  interagissent  identité  et altérité  radicale (la Bosnie-Herzégovine en constitue à cet égard une illustration hélas ! parfaite).

Le “global-politique” des  institutions  européennes devient ainsi un  outil vide de sens, au profit de  paradigmes tels que  le symbolique (pensée mythico-religieuse) et l’identité.

Prétendre neutraliser ces affects ou nier cette place du symbolique au fondement même des sociétés humaines, relèvent d’une forme de déni absurde et dangereux y compris pour la réalisation d’un projet européen qui serait vécu dès lors comme une entreprise de désincarnation.

Pour autant, mieux vaudrait-il s’efforcer de penser la place du symbolique non pour cautionner telle ou telle dérive essentialiste,  mais au contraire pour réguler les effets de surenchère ou de concurrences mémorielles notamment. Le recours à l’anthropologie permettrait ainsi peut-être de repérer, dans la manière dont ces sociétés balkaniques se sont structurées certains invariants communs.

Le point d’équilibre à trouver avec l’aide des sciences sociales vise bien ici, sans irénisme, à débarrasser l’altérité de cette charge menaçante. En l’espèce, c’est peut être moins la différence que la ressemblance qu’il conviendrait d’établir pour parvenir à guérir les plaies du passé, et les représentations qui s’y rattachent.

 Cette longue marche vers la définition d’un commun sera sans doute encore semée d’obstacles, mais gageons que la perspective anthropologique sans nier la place des héritages contribuera à éclairer les enjeux présents pour tracer un futur vivable entre les peuples.

 

Bibliographie :

-  Maurice Godelier, L'imaginé, l'imaginaire et le symbolique, Paris, CNRS, 2015.

- Ernest Gellner, Nations et nationalisme. Payot, Paris 1989.

- Marc Abélès et Henri-Pierre Jeudy, s. dir., Anthropologie du politique, Paris, Armand Colin, 1997.

-“Les deux passés du Kosovo”, Jean-François Gossiaux, Socio-Anthropologie,  https://socio-anthropologie.revues.org/130

- “Balade en « Yougonostalgie », Jean-Arnault Dérens, Le monde Diplomatique, août 2011, https://www.monde-diplomatique.fr/2011/08/DERENS/20853

-"Quand les élites exaltent l'unité culturelle", Arta Seiti, Passions électives, juin 2011, http://www.passionselectives.com/article-quand-les-elites-exaltent-l-unite-culturelle-77493137.html

- “Yougonostalgie : le passé, eldorado d’un présent confisqué», Dossier Courrier des Balkans, https://www.courrierdesbalkans.fr/yougonostalgie

 -"Espace public dans le Sud-est européen ", Kyriaki Tsoukala,  Introduction, Études balkaniques, 2007

- Mazower M., The Balkans (traduction en grec: N. Kouremenos), Pataki, Athènes, 2003.

- La “ Yougosphère”, est un terme qui revient à Tim Judah, journaliste et analyste politique britannique, auteur de plusieurs ouvrages notamment sur la Serbie et le Kosovo. La « Yougosphère» est un concept qui définit les liens culturels, économiques et sociaux qui se recréent entre les peuples d’ex-Yougoslavie.

 

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